L’Atrophie des Horizons et l’Apprauvrissement de la Conscience Religieuse

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Question: Peut-on arguer, à l’époque contemporaine, d’un péril d’enlisement dans la finitude terrestre de nos pensées et de nos intentions ? En d’autres termes, nos esprits ne sont-ils pas désormais façonnés par les normes et les inclinaisons du siècle plutôt que par les principes cardinaux de la foi ? Quels en sont les stigmates et les conséquences ?

Réponse: Cette interrogation soulève l’une des apories majeures auxquelles se heurte le musulman contemporain. Nous avons, hélas, grandi dans le dénuement de guides capables d’orienter nos pas et d’illuminer nos sentiers de rectitude. Nos critères d’existence et nos principes fondamentaux n’ont point été puisés auprès d’un Être Transcendant, Omniscient et Omniprésent. Par conséquent, il nous fut impossible d’embrasser les événements d’un regard holistique.

Nous n’avons su percevoir les chaînes de causalité, ni ordonner notre présent en fonction d’un avenir lointain ; l’existence ne fut point vécue selon l’ampleur d’un dessein macroscopique. L’inclination à la jouissance de l’instant présent a prévalu, verrouillant nos regards sur l’immédiateté au mépris des lendemains. Notre pensée s’est enlisée dans la matérialité et notre horizon s’est rétréci. Or, il est d’une difficulté extrême, pour quiconque ne s’appuie point sur une source céleste, de s’extraire de la geôle de la corporéité et d’évaluer les contingences par une vision synoptique.

L’homme ne saurait se réduire à une entité matérielle ou à sa simple dimension charnelle. Il est doté d’un cœur et d’un esprit ; il recèle des profondeurs abyssales telles que le sirr (le secret), le hāfī (le caché), l’ahfā (le très-caché) et la latīfa rabbāniyya (la grâce divine subtile). De même que son être physique procède d’un agencement complexe de systèmes imbriqués, sa structure spirituelle est constituée de mécanismes distincts et subtils.

Celui-là même qui a engendré l’homme dans ses dimensions intrinsèques et extrinsèques est Seul à le connaître parfaitement. Ainsi, l’équilibre et la sérénité de l’existence humaine sont tributaires de Sa guidance. Si l’on fait fi de cette direction providentielle, si l’on confine l’homme à une vision étriquée et purement matérielle, on condamne une part essentielle de son être à la paralysie. Ce serait là une intervention sur un organe isolé sans égard pour l’anatomie globale : une telle ingérence, fût-elle l’œuvre d’un expert, ne peut qu’engendrer d’inextricables complications.

L’intériorisation et la profondeur de l’âme

Nous quêtons aujourd’hui toute réponse dans l’extériorité (āfāk), alors que l’intériorité (anfus) recèle des mondes vastes qui n’attendent que d’être explorés. Le vénérable İbrahim Hakkı soulignait cette vérité en ces termes : « Ni la terre ni les cieux ne purent contenir le Réel ; c’est dans la mine du cœur qu’Il fut connu comme un Trésor. »

Certes, Dieu est exempt de toute spatialité et transcende l’univers physique. Toutefois, Sa connaissance (marifa) et Son amour s’irradient dans le cœur de l’homme. L’exploration de l’âme est souveraine et riche d’enseignements. En s’abîmant dans ses propres profondeurs ésotériques, l’homme accède à des vérités que l’observation du monde extérieur ne saurait lui offrir. Celui qui cultive cette profondeur intérieure devient le réceptacle de grâces et de sagesses inaudibles et invisibles au commun des mortels.

À l’inverse, l’incapacité à déchiffrer son intériorité expose au risque de s’embourber dans les marécages du positivisme et du naturalisme. Ce n’est qu’en amorçant sa méditation par le sanctuaire intérieur que l’homme peut ensuite se tourner vers le monde extérieur avec une conscience aiguisée et une marche assurée. Mais une telle quête exige de s’abreuver à la source céleste, à cette fontaine de pureté qu’est la Révélation. Sans elle, nul ne saurait sonder sa propre essence ni atteindre les piliers de soutien spirituel qui habitent son être.

La mondanisation de l’effort de réflexion (Ijtihād)

La culture mondaine et matérialiste des temps modernes imprègne jusqu’à nos conceptions les plus sacrées. Nous en venons à « horizontaliser » le céleste. Nous interprétons les textes scripturaires du Coran et de la Sunna à travers les prismes et les moules que nous impose notre environnement culturel. Bien que le Verbe divin soit la Vérité absolue, nos exégèses en altèrent les nuances et les motifs. Nous ne cherchons plus le sens originel, mais nous sélectionnons ce qui flatte nos penchants ou sert nos intérêts.

Au lieu de scruter la Parole pour y déceler la Volonté divine (mardiyāt), nous contraignons le texte à cautionner nos propres notions d’utilité sociale (maslaha). Par notre mondanité, nous réduisons l’insondable profondeur du Coran à une surface plane et superficielle.

Le grand savant Bediüzzaman soulignait déjà que le regard de notre temps est prioritairement tourné vers la félicité terrestre, alors que le regard de l’Islam est tourné vers la félicité éternelle. En subordonnant la foi aux impératifs du siècle, nous nous rendons étrangers à l’esprit même de la Loi. Aujourd’hui, les préoccupations de subsistance et de prestige prévalent ; même le discours religieux est parfois dévoyé pour servir des desseins de carrière ou de confort matériel.

Le péril de l’aliénation inconsciente

Le plus grand danger réside dans l’inconscience de cette aliénation. Si l’homme s’apercevait de la perte de ses valeurs, il déploierait une énergie pour les recouvrer. Mais celui qui se complaît dans sa propre geôle, tel le poussin dans son œuf, ne saurait imaginer l’immensité du monde extérieur. Pour celui dont l’horizon est borné par la matière, il est ardu de concevoir les climats sereins et vastes de la vie du cœur et de l’esprit.

Pour s’extraire de cette étroitesse, une véritable « réhabilitation » est impérative. Il nous faut remettre au centre des modèles de vertu, tels que les Compagnons du Prophète ﷺ, et cultiver des cercles d’étude où les sources authentiques de notre pensée sont méditées avec profondeur.

Nous devons reconstruire notre univers intellectuel. On ne saurait bâtir une pensée islamique profonde en la métissant avec les reliquats de la philosophie grecque, du génie romain ou des conceptions mondaines. Tenter de fusionner ces paradigmes revient à vouloir mélanger l’huile et l’eau : leurs compositions chimiques sont irréconciliables. S’il convient de tirer profit de toute culture, l’essentiel demeure la capacité de fonder notre propre vision du monde et d’interpréter l’existence à partir de nos propres fondements ontologiques.