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Question : Comment pouvons-nous nous adapter à notre époque sans faire de concessions sur nos valeurs ?
Réponse: Le monde dans lequel nous vivons traverse un processus de mutation et de transformation d’une rapidité vertigineuse. Chaque jour, la technologie exerce une emprise un peu plus grande sur nos existences ; les distances se contractent, le temps semble se resserrer, et le monde se fait plus étroit. Désormais, une idée, une parole ou une pensée peut atteindre, en l’espace de quelques secondes, les contrées les plus reculées de la planète. Cette évolution fulgurante fait de la terre le théâtre, d’une part, de certaines formes de dégradation, et, d’autre part, de développements positifs notables. En tant qu’enfants de cette époque, nous ne pouvons évidemment demeurer indifférents à ces transformations. Si nous aspirons à orienter notre temps tout en préservant nos valeurs, nous devons nous situer au cœur même de la vie, savoir appréhender avec justesse le langage, l’esprit et les besoins de l’époque. Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons véritablement capter le vent du temps et infléchir le cours de l’histoire.
Recourir à l’interprétation du temps
Lorsque nous abordons des textes révélés susceptibles de plusieurs interprétations, ou des questions à propos desquelles il n’existe pas de jugement définitif, il est impératif de tenir compte des conditions dans lesquelles nous nous trouvons, ainsi que de l’influence orientatrice du temps. Pour combler les zones laissées ouvertes à l’effort d’interprétation, nous devons nécessairement prendre en considération la « lecture » que l’époque impose. Dans son acception juridique, l’abrogation a pris fin avec le décès du Prophète ﷺ car le pouvoir d’abroger une prescription religieuse établie et de la remplacer par une autre relève exclusivement du Législateur suprême. En revanche, dans le champ interprétatif qui demeure en dehors des textes explicites, il convient de ne pas perdre de vue que le temps peut, d’une certaine manière, rendre caduques certaines applications, en provoquant des changements effectifs dans les prescriptions ouvertes à l’évolution.
Ainsi, le calife ʿUmar (qu’Allāh l’agrée) cessa d’attribuer une part de la zakāt à ceux qui, à l’époque du Prophète ﷺ , étaient considérés comme « ceux dont les cœurs sont à gagner ». Par son intelligence exceptionnelle et sa perspicacité remarquable, ʿUmar (qu’Allāh l’agrée) accomplit l’effort d’interprétation qu’exigeaient les conditions de son temps.
Il ne s’agissait toutefois nullement, comme certains pourraient le croire, de modifier la prescription du verset. Comme l’explique en détail al-Zāhid al-Kawtharī dans son ouvrage Maqālāt, la question portait sur l’interprétation de l’expression « al-muʾallafati qulūbuhum ». La cause efficiente de cette prescription c’est-à-dire le motif qui en justifie l’instauration est définie par le verset lui-même comme étant l’apaisement et la conciliation des cœurs. Or, comme le soulignent les principes de la méthodologie juridique islamique, lorsque la cause existe, la prescription s’applique ; lorsque la cause disparaît, la prescription cesse également de s’appliquer. ʿUmar (qu’Allāh l’agrée) comprit parfaitement les réalités de son époque et émit, en conséquence, un jugement juridique conforme à ces conditions. De nos jours, on peut affirmer que cette cause efficiente a de nouveau émergé : de nombreuses personnes peuvent aujourd’hui voir leurs cœurs gagnés et leurs regards tournés vers l’Islam grâce à des actes de générosité et de bienfaisance. Ainsi, le changement des circonstances a, en quelque sorte, rendu inopérant l’effort d’interprétation propre à l’époque de ʿUmar (qu’Allāh l’agrée), tout en réactivant la cause même de la prescription.
Les évolutions contemporaines sont susceptibles d’ouvrir de nouveaux horizons dans la compréhension des textes révélés. En s’appuyant sur les connaissances et les moyens scientifiques actuels, il devient possible de déduire de nouvelles prescriptions à partir des versets et des hadīths, dans le respect des principes de la méthodologie juridique. En particulier, les progrès rapides de la science et de la technologie ont fait surgir de nombreuses questions inédites dans les domaines du commerce, des transactions et des relations sociales, questions auxquelles les juristes des époques antérieures n’avaient jamais été confrontés. Leur résolution incombe désormais à nous, enfants de notre temps.
De nouvelles interprétations en exégèse
Les exégèses du Coran à venir doivent impérativement recourir à l’interprétation contextualisée du temps. En tenant compte des acquis scientifiques et intellectuels de l’époque, les textes doivent être abordés dans un langage accessible à l’homme contemporain. Les versets en lien avec des réalités scientifiques se prêtent tout particulièrement à une relecture à la lumière des données fournies par la science moderne.
De fait, les exégètes classiques ont eux aussi interprété les textes en fonction du niveau scientifique de leur temps. Toutefois, les recherches actuelles ont atteint un degré de systématisation et de précision bien supérieur. Des phénomènes autrefois enveloppés de mystère tels que le développement de l’embryon, le rôle pollinisateur des vents ou les mouvements des corps célestes sont aujourd’hui connus avec un grand degré de détail. Cela permet d’offrir des interprétations plus cohérentes, plus explicatives et plus en phase avec la sensibilité contemporaine.
À titre d’exemple, Tantāwī Jawharī a produit une exégèse reliant les versets coraniques aux données scientifiques de son époque, donnant naissance à une œuvre quasi encyclopédique. Cependant, l’évolution rapide des sciences rend inévitable la révision de certaines informations qu’elle contient à la lumière des connaissances actuelles. Ces avancées, du commerce à l’art, de la technologie à la médecine, de la physique à la chimie, nous obligent à développer de nouvelles perspectives sur le Coran et à élargir notre horizon interprétatif.
Des méthodes de service adaptées à l’époque
Des considérations analogues s’imposent en ce qui concerne les méthodes de transmission du message. Dans un monde où les professions, les modes de vie, les perceptions et les cadres de pensée ont profondément évolué, les moyens de communication des valeurs religieuses doivent être repensés. Il nous faut désormais trouver un langage, un style et des outils capables de toucher l’homme d’aujourd’hui.
Hier encore, ni la télévision ni l’internet n’existaient ; le cinéma et le théâtre n’étaient pas des réalités connues. Aujourd’hui, ces instruments sont devenus des composantes essentielles de la vie quotidienne, permettant aux individus de diffuser leurs idées et leur vision du monde. Il nous appartient donc de rechercher les voies par lesquelles nous pourrons transmettre efficacement nos valeurs et notre message en utilisant les instruments culturels de notre temps.
Il est ainsi possible d’atteindre des publics très divers en recourant au langage de l’art, en écrivant des romans et des récits puissants, ou en produisant des séries et des films de qualité. Des exemples probants ont d’ailleurs vu le jour récemment. Si l’on ne dispose pas d’un nombre suffisant de personnes capables d’écrire, de scénariser, de refléter la vérité dans un langage esthétique ou de maîtriser les arts de la scène, il devient nécessaire de former des équipes compétentes dans ces domaines. Pour être efficace dans une arène où la concurrence est omniprésente, il faut constituer une équipe solide et jouer selon les règles de l’époque.
Par ailleurs, le monde contemporain connaît un éloignement marqué à l’égard de la religion et de la spiritualité. Tandis que certains « gens du monde » adoptent parfois des attitudes empreintes de préjugés, voire d’hostilité envers les croyants, il arrive aussi que ces derniers se montrent distants, voire rudes, envers ceux qui ne partagent pas leurs convictions.
Or, à une époque où les divergences et les conflits s’exacerbent, la démarche appropriée consiste à rechercher des voies de tolérance et de dialogue avec tous, indépendamment de l’identité ou du mode de vie de l’interlocuteur. Ériger des barrières entre nous et les autres, enfermer les individus dans leurs propres univers, ne sied pas à ceux qui marchent sur la voie des prophètes. Nul ne saurait nous accorder le droit d’exclure autrui de notre vie au seul motif de son mode de vie.
Il n’est d’ailleurs pas rare que, grâce aux activités de dialogue et de tolérance, nous découvrions chez des personnes issues de milieux très divers un profond respect et un amour sincère pour Allāh et pour Son Messager ﷺ. Nous réalisons alors que d’immenses trésors étaient dissimulés dans des cœurs où nous ne les soupçonnions guère. Ces cœurs, qui rayonnent sans avoir été touchés par le feu, qui sait avec quelle intensité ils s’embraseront lorsqu’une étincelle y jaillira ?
Les vérités que les âges ne sauraient rendre obsolètes
Il convient ici de rappeler que s’ouvrir aux nouveautés qu’offre le temps ne signifie nullement considérer tout ce qui appartient au passé comme obsolète et le reléguer au rebut. Dans les œuvres précieuses produites par les prédécesseurs (qu’Allāh les agrée), au prix d’efforts considérables, de sueur et de larmes, se trouvent encore aujourd’hui des trésors d’une grande valeur. Les nier ou les ignorer constituerait à la fois une injustice à leur égard et une carence intellectuelle.
Il existe, par ailleurs, des vérités qui ne vieillissent jamais, quelle que soit la durée écoulée, car elles procèdent d’une source intemporelle. Ce qui les fait paraître « dépassées » aux yeux de certains n’est autre que la poussière et la rouille accumulées au fil du temps. Ce dont elles ont besoin, ce n’est pas d’être rejetées, mais d’être polies à nouveau afin de retrouver leur éclat originel.
Ce qui devient obsolète, ce sont les productions humaines, intrinsèquement liées au temps. Elles peuvent vieillir et perdre leur pertinence. En revanche, les connaissances et les prescriptions issues d’une source céleste conservent toujours leur fraîcheur, leur vigueur et leur jeunesse. Les considérer comme de simples « antiquités », en estimant qu’elles ne sauraient répondre aux besoins contemporains malgré le respect qu’on leur voue, constitue une profonde erreur.
La conformité aux fondements immuables
Il ne faut jamais perdre de vue que, quelles que soient les nouveautés apportées par le temps, les principes fondamentaux de notre religion à savoir les disciplines essentielles du Coran et de la Sunna demeurent immuables. Notre responsabilité consiste à nous y attacher fermement et à évaluer toute question à leur lumière. Il est indispensable de tirer pleinement parti des connaissances, de l’expérience et des moyens offerts par l’époque pour résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés. Toutefois, il est tout aussi essentiel d’examiner avec rigueur si chaque question abordée est conforme aux fondements immuables de la religion, à la compréhension des pieux prédécesseurs, les Compagnons, les Tābiʿūn et les Tābiʿ al-Tābiʿīn (qu’Allāh les agrée) ainsi qu’aux questions faisant l’objet d’un consensus.
Cela exige, en premier lieu, une connaissance approfondie de l’Islam et de ses sources fondamentales que sont le Coran et la Sunna. Qu’Allāh agrée éternellement nos savants prédécesseurs : ils ont mené des recherches d’une profondeur exceptionnelle pour comprendre la révélation divine, ont établi des critères solides en théologie et en méthodologie juridique, et ont structuré les sciences islamiques en disciplines claires et systématiques. S’en tenir à cet héritage scientifique préserve de toute confusion dans les questions religieuses, tant ils ont examiné chaque sujet avec une minutie extrême, ne laissant pratiquement aucun point obscur.
Les méthodologies et règles élaborées par les savants pour la compréhension de la religion, maintes fois éprouvées et validées par les fondements immuables, constituent pour nous une voie sûre et fiable. Elles sont comparables aux panneaux et aux balises qui jalonnent le bord de la route : détourner le regard de ces repères, c’est risquer de s’égarer. Si nous voulons progresser avec sûreté, sans accident de parcours, nous devons rester attachés aux disciplines qu’ils ont établies. En particulier, les choix que nous faisons au nom de la religion doivent toujours être en harmonie avec ses sources fondamentales.
Le Très-Haut nous ordonne, dans Son Livre sublime, de nous cramponner fermement à Sa corde. Si nous nous accrochons à une corde solide, nous pouvons avancer avec assurance à travers les époques, entrer en relation avec des personnes aux conceptions et philosophies diverses sans crainte, et discerner aisément quelles suggestions de l’époque sont contraires à nos valeurs essentielles. Ainsi, sur les terrains glissants où les pas peuvent vaciller, nous agissons avec prudence et préservons notre fermeté.
En somme, à mesure que le temps avance, les sciences se développent, la technologie progresse, la culture se transforme et le temps déploie devant nous les perles cachées dans ses replis. Nos pensées, elles aussi, évoluent. Si nous savons utiliser le temps comme une loupe ou comme des jumelles, nous pourrons mieux comprendre le Coran et élaborer des méthodes de prédication plus pertinentes. Dans les questions ouvertes à la réflexion et à l’effort d’interprétation, il est possible de tenir compte du contexte et de l’époque dans lesquels nous vivons. Cette démarche peut toutefois s’inscrire dans le respect des fondements de la religion, en veillant à préserver l’esprit du Coran et en accordant aux textes révélés l’attention et la considération qu’ils appellent.
